Anthropologie du Yémen :

la sociabilité masculine en milieu citadin

 

Au Yémen, la sociabilité attire particulièrement l'attention, comme l'expression d'un savoir-vivre communautaire où dominent la civilité et l'attention à l'autre, sans pour autant être dénuée de conflits et de structures hiérarchiques. Les réunions d'après-midi, magyal, sont une sorte de salon où l'on consomme le qat et l'on fume le narghilé tout en bavardant. Ces réunions sont marquées par de riches codes sociaux et rituels d'interaction, palabres, poésie, plaisanteries, en particulier chez les hommes :

 

 

 

 

 

 

     - le cérémoniel du magyal et sa disposition spatiale mettent en scène à la fois des hiérarchies sociales et une représentation cosmologique du monde ; d'une part l'espace du salon, le mafraj, une pièce en forme de rectangle allongé, est occupé en fonction de la distance qu'entretient chaque

place avec la porte d'entrée : le maître de maison et les invités

d'honneur s'asseoient du côté opposé de la porte, tandis que les

autres participants occupent la longueur des deux côtés allongés du

rectangle, et les serviteurs sont près de la porte. De même, les formes

temporelles du magyal sont structurantes du vivre ensemble, tout en

étant en grande partie imaginaires. C'est en particulier la fameuse

"Heure de Salomon", ce laps de temps d'une heure ou deux consacré

à la contemplation du coucher du soleil (1995b), mais aussi à l'écoute

de la musique.

 

    - le magyal est un lieu privilégié de création culturelle : plaisanteries,

happenings, poésie, musique, etc. (1997a)

 

    - cet espace-temps social permet également d'entretenir les  réseaux communautaires, le patronage et le clientélisme (1995a, 1995d).

 

    - le magyal est, par excellence, le lieu de la consommation du qat. J’ai qualifié ce dernier de « drogue imaginaire » (1992-93), parce que ses effets sont surtout des effets sociaux et symboliques qui s'y déploient d'une manière à la fois illusoire et productrice de sociabilité et de significations collectives ;

 

    - la sociabilité ne serait rien sans son versant négatif : les potins, la médisance, voire la croyance au mauvais œil. J’ai tenté de resituer cette croyance très répandue au Yémen dans ce que j'ai appelé un « système culturel du regard » (1995d). Compte tenu des dimensions théâtrales de la sociabilité, j'ai rapproché ce regard fortement interprétatif, par définition inquiet -et en partie imaginé-, d'un autre type de regard social, le regard évaluateur de l'homme d'honneur (farâsa), notamment dans les magyal, lieu public de la communauté ; un équivalent de ce que Pierre Bourdieu avait appelé « la sociologie spontanée » des acteurs sociaux. Par ailleurs, ce regard qui lit dans les coeurs et dans les corps est aussi pratiqué par les mystiques ... Il faudrait donc également l'appréhender dans le cadre culturel de l'islam.

 

 *     *     *

Que faut-il retenir de cette première étape anthropologique ? Tout d'abord que le magyal yéménite entre difficilement dans les catégories habituelles des rites d'interaction : cérémoniel ? rituel social ? salon mondain ? Un peu de tout cela, mais encore bien d'autres choses. Pour mieux répondre à ces questions, il faudrait élargir l'étude à d'autres lieux de sociabilité dans la région arabe, le mabraz à Aden, ou, comme ont commencé à le faire d'autres chercheurs dans d'autres régions de la Péninsule arabique, la diwâniyya du Koweit (Dazi 1994) et la madâfa de Syrie et de Jordanie (Ababsa 2001), où le prétexte à la convibiallité est plutôt la consommation du café. A l'occasion des événements politiques dans la région depuis 2011, notamment au Yémen, ces lieux ouverts ont à l'évidence eu des fonctions importantes pour l'expression d'une parole semi-publique.

Ambiance magyal - Sanaa années 90 (cassette non numérisée)
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